Zing Sou

Avec Le Théâtre Infini, Zing Sou construit un univers où le corps, le pouvoir et l’illusion s’entrelacent. Entre contes détournés et tension visuelle, elle explore la manipulation sous toutes ses formes. Entretien avec une artiste qui traque les zones de déséquilibre.

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Tu alternes entre peinture et dessin. Qu’est-ce qui guide ton choix de medium ?
Je n’aime pas les complications. Travailler avec un ou deux stylos, en monochrome, me suffit. C’est simple, direct, sans surcharge. Parfois une couleur arrive par hasard, si je trouve un crayon qui traîne. Je ne cherche pas l’effet, je cherche la fluidité. En revanche, j’aime la complexité dans le trait : quand les lignes se densifient, je tombe dans une paix extrême. Le monde s’efface, il ne reste que le papier.
Ce goût du récit m’a menée au Théâtre Infini, un espace pour explorer des histoires de contrôle, d’illusion, de répétition.



Tes images dégagent souvent une tension. Tu la recherches ?
Je ne la cherche pas, elle s’installe d’elle-même. Ce que chacun ressent dépend de ce qu’il porte. L’être humain est plein de contradictions, et c’est souvent là que l’équilibre surgit.
Dans cette série, j’ai repris une même scène, inspirée d’un scénario de Qi Li, et créé quatre œuvres presque identiques, comme des variations parallèles. Ce glissement d’un univers à l’autre, à partir d’un même point, incarne pour moi cette tension silencieuse entre unité et fragmentation.

Tu détournes souvent les contes. Qu’est-ce qui t’attire dans ces récits ?
J’adore les comptines, surtout celles de Mother Goose. Elles semblent inoffensives, mais parlent en réalité de mort, de famine, de peur. Ce contraste m’obsède : comment faire passer quelque chose de dur dans une forme légère ?
Dans mon travail, j’utilise des codes enfantins, une douceur apparente, pour parler de ce qui dérange. Ce qui m’émeut, ce sont ces mondes fissurés sous la surface, entre le grotesque et l’innocent.

Tes personnages ressemblent à des marionnettes. C’est une métaphore du monde contemporain ?
Pour moi, ce n’est même plus une métaphore. Tout est déjà relié par des fils invisibles : normes, famille, amour, enfants, morale, réseaux. On croit être libre, mais on se déplace dans un cadre déjà tendu. La marionnette, dans ce cas, c’est une image exacte de nos existences.

Ton travail prend-il position, ou reste-t-il ouvert ?
Je ne veux pas tout expliquer. L’analyse tue la surprise. Mon travail ne cherche pas à imposer un sens. Il ouvre des espaces.
S’il y a critique, question ou miroir, tant mieux, mais ce n’est pas moi qui en décide. J’aime l’idée que les images fonctionnent comme des fragments de rêve : on ne comprend pas tout, mais elles restent longtemps.

Comment se construit une pièce ? Tu prépares ou tu improvises ?
Je n’ai pas de méthode. Je suis plutôt paresseuse (rires). Dès qu’une image surgit, je prends un stylo et je la laisse sortir. Pas de croquis, pas de plan. J’ai besoin que le dessin reste un plaisir, sans stratégie ni justification.

Tes images sont parfois étouffantes, très denses. C’est voulu ?
Pas consciemment. Mais j’aime les images complexes, avec plusieurs niveaux de narration. Comme chez Jérôme Bosch, où chaque recoin raconte quelque chose.
Là où certains se sentent oppressés, moi je respire. Ce chaos organisé, c’est ma zone de confort.

Tu représentes souvent des corps morcelés. C’est une métaphore ?
Je ne réfléchis pas trop à ça. Je préfère laisser les interprétations aux autres. Plus un artiste explique, plus il ferme l’espace du regard.
Je veux que cet espace reste ouvert. Mes corps sont fragmentés, oui, mais pourquoi ? Ça dépend de celui qui regarde.

Tu dirais que ton travail est politique ?
L’humain est déjà politique, culturel, personnel. Ce n’est pas à moi de dire si mes images le sont.
Si quelqu’un y voit une lecture politique, c’est que quelque chose l’a activée. Mon travail agit comme un miroir fragmenté : chacun y affronte ce qu’il est prêt à voir.

Tu comptes poursuivre le Théâtre Infini, ou ouvrir un autre cycle ?
Je ne pense pas en séries. Tout ce que je fais, même ce qui semble à part, appartient déjà au Théâtre Infini. Ce n’est pas un thème, c’est un espace vivant, qui mute, qui ne s’arrête jamais.

Quels artistes t’accompagnent ?
Jan Svankmajer, Jérôme Bosch, Agatha Christine, Ryuichi Sakamoto, Michio Kaku, Kazuo Ono, Lu Xun, Balthus, Nikola Tesla, Shuji Terayama…

Une obsession du moment ?
Vivre dans un jeu vidéo immense, sans faire la mission principale. Juste marcher, grimper, regarder les cailloux. Comme dans Zelda. Et oublier pourquoi on est là.