
Julien Madouas
Avec Territoires en Suspens, Julien Madouas explore pour ■ 30.5 ■ le paysage comme un espace instable, en dialogue avec la tradition picturale chinoise. Mais derrière cette apparente sérénité, une autre veine de son travail s’affirme, plus crue, plus instinctive. Rencontre avec un artiste qui circule librement entre abstraction, structure et chaos.
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1. Qu’est-ce qui t’attire dans le shanshui, la peinture chinoise de paysage ?
Les peintres hollandais de la Renaissance, comme Bruegel ou Bosch, ont beaucoup compté pour moi. Plus tard, avec Zing Sou, j’ai découvert la peinture chinoise. Et en lisant Baltrušaitis, j’ai compris que ces artistes hollandais avaient eux-mêmes été influencés par l’art chinois : paysages anthropomorphes, formes hybrides, circulation d’images via la route de la soie. Tout s’est relié. Le shanshui me parle profondément, pas juste pour sa forme ou sa technique, mais comme une résonance enfouie.
2. Pourquoi croiser cette tradition avec les paysages normands ?
C’est venu naturellement. J’observe la nature depuis toujours, et en vivant en Suisse-Normande, j’ai retrouvé cette tension entre la force des éléments et la petitesse de l’homme. Une atmosphère qui fait écho au shanshui, sans que ce soit un choix conscient.
3. Que t’impose le format contraint de ■ 30.5 ■ ?
Il m’a ramené vers la musique, toujours présente en arrière-plan. Ce carré, je le vois comme une lucarne ou une pochette de vinyle. Il y a un rythme intérieur, un son derrière l’image.
4. Tu travailles à partir de croquis ou en improvisation ?
J’improvise, mais avec une idée assez claire en tête. Je répète des motifs rythmiques, des séquences guidées par l’intuition. C’est une approche que j’ai affinée avec le temps.
5. Pourquoi cette impression de dissolution dans tes paysages ?
C’est une manière de construire : mêler éléments organiques, végétaux, minéraux, pour créer une harmonie instable. Comme les concrétions qu’on trouve sur les plages, entre structure et flux.
6. Tu te situes comment dans l’art contemporain ?
J’ai des influences précises, mais je ne revendique rien. Ce qui m’importe, c’est le dialogue avec d’autres artistes, faire avancer nos pratiques ensemble. Je ne m’inscris dans aucun courant. Je suis curieux, j’aime des choses très différentes.
7. Tu cherches à provoquer une émotion précise chez le spectateur ?
Non, mais j’aime semer des indices, laisser des portes entrouvertes. À chacun de s’y projeter. Ce qui m’importe, c’est ce moment de bascule, quand un lien se crée, même fugace.
8. Tu envisages une série autour des figures qu’on devine dans tes dessins ?
Oui, j’ai toujours dessiné des figures, plus ou moins abstraites. Depuis quelque temps, j’ai envie de les faire dialoguer avec mes paysages. L’idée mûrit depuis longtemps. Je m’en approche.
9. Tu fais un lien entre ces figures et tes paysages ?
Oui. Arcimboldo m’a marqué très tôt. Sa façon d’assembler des objets pour former un visage m’a fasciné. J’utilise la paréidolie depuis longtemps : voir un visage dans un nuage, un paysage dans une silhouette. Pour moi, l’un contient l’autre.
10. Ces dessins de personnages, tu les assumes comme une série à part entière ?
Oui. J’ai une collection de petits dessins, en noir et blanc ou en couleur. Mon envie, c’est de les faire passer sur toile, en plus grand. Ça change tout. C’est en cours.



